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Sport

Ingratitude dans le cyclisme : Mathias Bakpé, la sueur, le service et une sortie dans l’oubli

Par Francois Ndjimbi
· mis à jour le 28 octobre à 1h16 · 4 min de lecture

Ingratitude dans le cyclisme : Mathias Bakpé, la sueur, le service et une sortie dans l’oubli
Mathias Bakpé (1960-2026), l’homme de l’ombre du peloton national : toute une vie au plus près des coureurs gabonais. © GabonReview (montage)

 

Ancien coureur devenu directeur technique national, commissaire national UCI et réparateur réputé, Mathias Bakpé aura consacré sa vie au cyclisme gabonais sans jamais en recueillir les honneurs. Il s’est éteint à Libreville le 26 mars 2026, dans une discrétion presque totale, trois ans après avoir été chassé sans ménagement de la Tropicale Amissa Bongo par la fédération qu’il servait.

Mathias Bakpé (1960-2026), l’homme de l’ombre du peloton national : toute une vie au plus près des coureurs gabonais. © GabonReview (montage)

 

La nouvelle n’a guère franchi les frontières du milieu. Quelques messages entre dirigeants, coureurs et sympathisants, une réunion convoquée au domicile d’un ancien pour régler les obsèques, et c’est à peu près tout ce que la disparition de Mathias Bakpé aura suscité. Né en 1960, il appartenait pourtant à cette poignée d’hommes sans lesquels la petite reine gabonaise n’aurait jamais tourné.

Que sa mort soit passée presque inaperçue en dit long. Non sur l’homme, dont chacun, dans le peloton, connaissait la compétence et le dévouement, mais sur une discipline qui a pris l’habitude d’oublier ceux qui la portent à bout de bras. Lui rendre hommage, fût-ce avec retard, n’est pas une formalité : c’est une dette.

Un homme-orchestre du peloton gabonais

Mathias Bakpé (1960-2026) : le gilet de l’officiel, la discrétion d’un serviteur du cyclisme gabonais. © D.R.

Mathias Bakpé fut d’abord un coureur, avant de devenir l’un de ces techniciens polyvalents dont les fédérations africaines ne sauraient se passer. Directeur technique national de la Fédération gabonaise de cyclisme, commissaire national auprès de l’Union cycliste internationale (UCI), trésorier du Collectif pour le cyclisme gabonais en 2008, mécanicien réputé pour son art du dépannage : il aura cumulé, au fil des saisons, à peu près toutes les fonctions de l’ombre.

Son dévouement, GabonReview en porte la trace depuis longtemps. En mars 2012, au Tour cycliste du Cameroun, nos colonnes relataient déjà comment les Panthères cyclistes, faute d’encadrement, ne devaient leur tenue qu’à lui : l’entraîneur national n’avait pas fait le déplacement, et l’équipe n’était dirigée que par Bakpé, secondé d’un seul mécano, les consignes tombant par téléphone depuis Libreville. Du télé-coaching, écrivions-nous alors. C’est lui, et lui seul, qui veillait sur les coureurs, jusqu’à commenter avec sobriété la lourde chute de Ghislain Ndong : «Il a eu son vélo cassé et s’en tire avec une grave blessure». Déjà, il tenait la maison debout pendant que la hiérarchie restait au chaud.

Oyem 2023, l’ingratitude pour solde de tout compte

Onze ans plus tard, le même homme se retrouvait au cœur d’un épisode autrement plus amer. En janvier 2023, à l’occasion de la Tropicale Amissa Bongo, le comité d’organisation l’avait retenu comme «Réparateur neutre», c’est-à-dire habilité à intervenir sur le vélo de n’importe quel coureur en difficulté. Une marque de confiance, fondée sur l’expérience et le savoir-faire d’un technicien que ses pairs respectaient.

La Fédération gabonaise de cyclisme (Fegacy) en décida autrement. Bakpé fut sommé de quitter sa chambre d’hôtel à Oyem, écarté du groupe accompagnant la course, privé jusqu’à son per diem, puis renvoyé à Libreville dans un avion qui rentrait à vide. Avec lui, d’autres techniciens chevronnés furent débarqués pour des motifs jamais éclaircis, et remplacés par des hommes de confiance des dirigeants. L’organisation de la Tropicale voulait ses compétences ; sa propre fédération lui préféra ses fidélités. On mesure, à cette aune, le respect que la Fegacy accordait à ceux qui avaient usé leurs forces à son service.

Mourir dans l’ombre, le sort des soutiers du sport

Il y a quelque chose de cruellement cohérent dans la manière dont Mathias Bakpé a quitté la scène. Celui qui signalait, en 2012, le «vélo cassé» d’un coureur blessé aura lui-même fini brisé par les siens, avant de s’éteindre loin des projecteurs. Entre le réparateur que l’on appelle quand tout casse et l’homme que l’on congédie quand il dérange, il n’y a, semble-t-il, que l’épaisseur d’un caprice de dirigeants.

Sa disparition pose une question que le cyclisme gabonais ne pourra éluder indéfiniment : que vaut une discipline qui consume ses serviteurs et les laisse mourir dans l’anonymat ? Aux dirigeants, aux coureurs, aux sympathisants réunis en mars dernier pour l’accompagner, il revient désormais de faire en sorte que l’hommage rendu au défunt ne soit pas qu’un protocole. Mathias Bakpé a donné au vélo gabonais ses meilleures années ; la moindre des choses serait de retenir son nom.

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