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Économie

Barrage de Booué : le défi de la gouvernance

Par Roxanne Bouenguidi
· mis à jour le 28 octobre à 0h28 · 4 min de lecture

Barrage de Booué : le défi de la gouvernance
«La question n’est plus de savoir si un barrage sera construit à Booué. Elle porte sur la manière». «Le développement durable ne se proclame pas, il se construit, patiemment et avec méthode». © D.R.

 

Entre urgence énergétique et exigence écologique, ce projet pose une question : comment construire sans compromettre l’avenir ?

«La question n’est plus de savoir si un barrage sera construit à Booué. Elle porte sur la manière». «Le développement durable ne se proclame pas, il se construit, patiemment et avec méthode». © D.R.

 

C’est assurément une excellente nouvelle. À l’occasion de la visite d’État du président de la République en France, un protocole d’engagement a été signé en vue de la construction d’un barrage hydroélectrique dans la région de Booué. On parle d’un investissement de 1,78 milliard de dollars, soit un peu plus de 1000 milliards de francs CFA, porté par des partenaires de premier plan, notamment Électricité de France (EDF) et la Société financière internationale (SFI). Censé accoucher d’une infrastructure structurante, ce partenariat public-privé est de nature à rassurer les marchés, renforcer la confiance des investisseurs et répondre à une urgence nationale : l’accès à l’énergie. Pourtant, sans jouer les rabat-joie, l’on peut poser une question : ce projet s’inscrit-il pleinement dans une logique de développement durable ? Sera-t-il conduit de manière à concilier impératifs économiques, d’une part, et considérations environnementales et sociales, d’autre part ? Une autre localisation n’aurait-elle pas offert de meilleures garanties sur ce point ?

Sensibilité écologique de la zone

Un brin d’histoire, un petit effort de mémoire… En 2007, un projet hydroélectrique avait provoqué une vive controverse, suscité une mobilisation d’une ampleur inhabituelle, y compris sur la scène internationale. Situées au cœur du parc national de l’Ivindo, les chutes de Kongou avaient alors été identifiées pour accueillir un barrage hydroélectrique destiné à alimenter la mine de fer de Belinga. Ce projet se voulait aussi ambitieux et structurant : un investissement estimé à 1600 milliards de francs CFA, une extension de la ligne de chemin fer, et même la construction d’un port dans la baie de la Mondah. Pourtant, très vite, scientifiques et organisation de défense de la nature alertèrent sur le coût écologique de l’opération. Ils pointaient alors les menaces sur le patrimoine naturel et les populations de la région de Makokou. La contestation prit une dimension inédite. Aujourd’hui vice-président du Sénat, Marc Ona Essangui devint le visage de ce combat. Moins d’un an plus tard, il recevait le prix Goldman pour son engagement. Finalement, le projet fut abandonné.

Certes, la situation actuelle présente des différences. Certes, le site retenu ne se trouve pas à l’intérieur d’un parc national, mais dans la lointaine périphérie. Personne ne prétendrait le contraire. Mais personne n’oserait non plus minimiser la sensibilité écologique de la zone. Depuis 2021, le parc national de l’Ivindo est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Quant au parc national de La Lopé, il est classé depuis 2007 comme site mixte, à la fois naturel et culturel. En octobre dernier encore, une mission de l’Unesco était au Gabon afin d’«identifier les pistes d’amélioration pour une gestion plus efficiente et participative de ces biens». Cette réalité implique des exigences. Elle interdit toute approximation, notamment dans l’évaluation environnementale et sociale. Certes, les normes de performance de la SFI comptent parmi les plus élevées. Mais, jamais elles ne remplaceront la volonté politique. Jamais, elles ne substitueront aux lois nationales. Sauf, bien entendu, si le cadre contractuel le prévoit explicitement.

Transparence, responsabilité et véracité scientifique

Il serait toutefois erroné d’opposer développement économique et protection de la nature. Le Gabon n’a rien à gagner d’un tel affrontement. Le pays a besoin d’énergie. Or, l’hydroélectricité constitue un levier vers la souveraineté énergétique, la réduction de la dépendance aux énergies fossiles et la décarbonation de l’économie. Mais les parcs nationaux représentent, eux, un actif stratégique, un instrument d’influence. Après tout, le pays a essentiellement bâti sa crédibilité internationale sur la protection des forêts et de la biodiversité.  Sacrifier l’une de ces ambitions au nom de l’autre reviendrait à affaiblir les deux. De ce point de vue, l’avenir ne réside pas dans le choix entre croissance et conservation. Il repose sur une conciliation fondée sur la transparence, la responsabilité et la véracité scientifique.

Comme toujours, le véritable défi sera celui de la gouvernance. Depuis des années, chaque projet d’envergure promet l’excellence environnementale. Chaque controverse reçoit les mêmes assurances. Les mêmes engagements. Les mêmes serments. Pourtant, le développement durable ne se proclame. Il se construit, patiemment et avec méthode. La question n’est plus de savoir si un barrage sera construit à Booué ou pas. Elle porte sur la manière. Si les études sont conduites avec rigueur, si les consultations publiques sont menées dans le respect des règles de l’art, si les compensations sont évaluées avec rigueur, si les textes et normes de performance s’imposent à tous, le projet pourra faire école. Dans le cas contraire, le barrage de Booué pourrait bien voir le jour. Mais, il deviendrait alors le symbole d’un écart entre le discours et les actes.

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