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Politique

L’étonnante amnésie du Parti démocratique gabonais

Par Gérald Mounomby
· 5 min de lecture

Les années Omar Bongo sont, aujourd’hui, curieusement apostasiées par le Parti démocratique gabonais dont il est pourtant le fondateur et dont le système a permis la permanence de cette formation politique au pouvoir. Phénoménologie expéditive de cette drôle d’attitude politique et historique. 
La mémoire et l’œuvre d’Omar Bongo Ondimba ne méritent-ils que d’être trahis ? Le parti réagira peut-être par un communiqué pour contester ces lignes. On constate pourtant, où qu’ils se trouvent, que Faustin Boukoubi dont on connaît pourtant le pragmatisme, Emmanuel Nzé Békalé, pourtant connu pour sa pondération et son honnêteté, Ernest Ndassikoula, Léonard Andjembé, Guy Nzouba Ndama, Rigobert Ikambouayat, refusent de revendiquer l’héritage du président fondateur de leur parti, Omar Bongo. En dehors de la messe (anniversaire de sa mort) qu’ils organisent en son hommage le 8 juin de chaque année depuis trois ans, les responsables de ce parti ne veulent même pas faire un inventaire des «années Omar-Bongo», comme s’ils en éprouvaient une certaine gêne.
Le Parti démocratique gabonais (PDG) donne donc le sentiment qu’il perd sa mémoire. Il oublie en particulier que c’est qui détient le pouvoir depuis décembre 1967 (même si Omar Bongo n’a créé le parti qu’en mars 1968, soit trois mois après son accession à la magistrature suprême). Il oublie qu’avant Ali Bongo, le président actuel, il y a eu Omar Bongo qui comptait dans ses rangs. Il oublie que certains de ses militants, dans les fonctions qu’ils ont occupées avant octobre 2009, ont laissé des marques indélébiles dans la marche du pays vers le développement.
Les premiers signaux de cette insidieuse amnésie étaient perceptibles dès octobre 2009 lors de la composition du premier gouvernement d’Ali Bongo. Même s’il était bon que d’autres acteurs émergent, seuls huit ministres ayant servi sous Omar Bongo avaient été conservés dans la nouvelle équipe : Paul Biyoghé Mba, Paul Toungui, Angélique Ngoma, René Ndemezo’Obiang, Emile Ndoumba, Flavien Nzengui Nzoundou, Jean-François Ndongou et Blaise Louembé. Seuls les deux derniers cités demeurent d’ailleurs au gouvernement aujourd’hui. Autre signal : en janvier 2010, le président Ali Bongo lui-même, répondant à une question de la presse internationale, avait déclaré : «Je ne réponds pas de ce qui s’est passé avant 2009». Il était question des biens mal acquis.
Dans la foulée, d’autres responsables de la majorité se sont engouffrés dans la brèche, et ne parlent plus des années Omar Bongo que comme des années «où on ne parlait que de politique, et pendant lesquelles on ne faisait rien». Même des personnalités tels que Emmanuel Nzé Békalé (ministre d’Omar Bongo pendant six ans) et Rigobert Ikambouayat (ministre délégué pendant dix mois sous Omar Bongo), dernièrement écoutés dans une émission-débat sur la RTG1, affirment que les années Omar Bongo, «c’était la politique, c’est 1990 conférence nationale, 1994 accords de Paris, 2006 accords d’Arambo». Cette rhétorique à la limite de l’apostasie ne vise qu’à justifier le rejet de l’idée d’un dialogue politique. Le PDG, parti politique, ne veut plus parler politique ! Les responsables actuels de cette formation politique paraissent agacés quand on leur parle des quarante-deux années qui ont précédé la période actuelle. Ils ne parlent du PDG que pour évoquer les «(trois) années Ali» en les magnifiant parfois exagérément de leur langage codifié !
Quels que soient les secteurs qu’ils abordent, c’est toujours pour dire que «tout va mieux depuis 2009». L’Éducation nationale ? «Tout va mieux depuis que Moundounga est là». Un universitaire membre du PDG, invité sur un plateau de télévision le 18 octobre dernier, a soutenu, pince-sans-rire, que ce n’est qu’avec l’arrivée de Moundounga aux commandes de ce ministère qu’on sait désormais ce qu’est une école, un collège et un lycée, oubliant que d’autres personnalités PDGistes avaient dirigé ce département ministériel, notamment le Pr. Daniel Ona Ondo, Michel Menga ou Guy Nzouba Ndama. La Santé ? «Tout va bien mieux aujourd’hui». La Justice ? «Tout va dans le bon sens depuis 2009». La route ? «Tout va bien depuis 2009, il n’y a qu’à regarder la route du sud en partant de Fougamou à Tchibanga, et même jusqu’à Mayumba», oubliant que sous Omar Bongo, Flavien Nzengui Nzoundou, ministre PDG de l’Équipement et des infrastructures, avait entamé ces travaux. La Défense ? Dans ce secteur, les réactions des responsables du PDG sont nuancées. Et on comprend pourquoi. «Rien à dire… Ali Bongo y a fait du bon travail». Mais Angélique Ngoma ? Et même Ruffin Pacôme Ondzounga ? Les responsables du PDG n’ont pas d’avis sur ce département ministériel aujourd’hui, parce que le chef de l’État actuel l’a occupé jusqu’en 2009.
Même si cet «état d’amnésie» suscite – heureusement d’ailleurs – des frictions au sein même du parti, notamment chez les anciens ministres d’Omar Bongo, l’image que le PDG renvoie aux Gabonais sur la période 1967-2009 est négative, fortement négative. Cette prise de distance vis-à-vis du «Rénovateur en chef» n’est pas perçue de manière positive.  Ce n’est pas parce qu’Ali Bongo a inauguré une nouvelle pratique du pouvoir que tout ce qui avait été fait auparavant doit être voué aux gémonies. Le «laissez-nous avancer» doit-il faire oublier «les actes pour le Gabon» posés par l’ancien chef de l’État ? «L’avenir en confiance» doit-il faire oublier qu’il y a eu un passé basé sur «le pacte national pour la solidarité et le développement» ?  Les années «Émergence» vont-elles effacer les années «Rénovation» ? Une telle attitude prive le PDG d’une vraie crédibilité dans l’opinion. Quand on interroge les Gabonais aujourd’hui sur l’action d’Omar Bongo, nombreux le présentent comme «l’initiateur de la modernité du Gabon». Beaucoup de ceux qui lui reprochaient une certaine tendance à l’impunité et à l’inaction disent le lui avoir pardonné depuis qu’en janvier 2009, il avait déclaré : «Dieu ne nous a pas donné le Gabon pour faire ce que nous sommes en train d’en faire», une phrase qui a d’ailleurs été ravivée en premier par le groupe de Rap phare de la jeunesse gabonaise, Movaizhaleine. Le PDG gagnerait sans doute à sauvegarder la mémoire et l’œuvre de son fondateur.

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