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Culture

Bataille de Libreville, 1940 : tout ce qu’il faut savoir sur le «Mur des Souvenirs» du pont de Gué-Gué

Par Gérald Mounomby
· mis à jour le 28 octobre à 1h25 · 4 min de lecture

Bataille de Libreville, 1940 : tout ce qu’il faut savoir sur le «Mur des Souvenirs» du pont de Gué-Gué
Le «Mur des Souvenirs», inauguré le 24 novembre 2025 au pont de Gué-Gué, à Libreville, rend hommage aux combattants des deux camps de la bataille de novembre 1940. © D.R.

 

Novembre 1940. Tandis que l’Europe brûle et que Hitler parade dans Paris occupé, une guerre secrète et fratricide se joue sous les palmiers du Gabon : des Français contre des Français, la France libre contre la France de Vichy, pour le contrôle d’une colonie qui tient entre ses mains le sort de tout un continent. 85 ans plus tard, un mur de pierre et de mémoire s’est dressé face à l’Atlantique, au pont de Gué-Gué, pour dire enfin ce que Libreville avait tu trop longtemps : ici aussi, on a choisi son camp. Ici aussi, on est mort pour une idée de la France.

Le «Mur des Souvenirs», inauguré le 24 novembre 2025 au pont de Gué-Gué, à Libreville, rend hommage aux combattants des deux camps de la bataille de novembre 1940. © D.R.

 

Il y a des mémoires qui dorment debout. Celle-là sommeillait depuis quatre-vingt-cinq ans dans les eaux tièdes de l’estuaire du Gabon, noyée sous les silences de l’histoire officielle, les pudeurs post-coloniales et l’indifférence tranquille des générations nées trop tard. Puis, le 24 novembre 2025, on a érigé un mur. Face à l’océan, du moins son bras de mer dénommé Estuaire. Entre les grues des f immeubles en chantier Millennium Towers et le ressac de l’Atlantique. Un mur sobre, silencieux, presque zen, et qui dit pourtant l’une des choses les plus vertigineuses que Libreville ait jamais eu à confesser : en novembre 1940, des Français sont venus tuer d’autres Français sur ce sol. Et ce faisant, ils ont peut-être sauvé le monde libre.

L’été de la honte, l’automne du choix

Chars et side-cars des FFL sur les pistes du Gabon : la Campagne du Gabon, en novembre 1940, fut le premier engagement terrestre victorieux des forces du général de Gaulle en Afrique. (Archives) © D.R.

Juin 1940. La France s’effondre. Pétain signe l’armistice, installe Vichy, choisit la collaboration. De Gaulle, depuis Londres, crie dans le vide. Mais l’empire colonial, lui, hésite. Le Cameroun rallie la France libre. Le Congo aussi. Le Tchad, le Moyen-Congo, l’un après l’autre, les territoires de l’Afrique-Équatoriale française (AEF) basculent. Tous sauf un : le Gabon. Le gouverneur Georges Masson tient. Il croit au Maréchal, ou fait semblant. Il dispose de troupes, de canons, de bombardiers, d’un aviso de guerre, le Bougainville, et d’un sous-marin, le Poncelet. Il est le dernier verrou. Et de Gaulle le sait : sans le Gabon, pas d’AEF unifiée, pas de base africaine solide, pas de légitimité territoriale pour la France libre. Il faut prendre Libreville.

Dix jours qui ont tout changé

Dans la nuit du 8 au 9 novembre 1940, les Forces françaises libres débarquent à la pointe de la Mondah, juste à l’est de la capitale. Légionnaires, tirailleurs sénégalais, colons du Cameroun, commandés par Leclerc et Koenig, sous l’autorité de De Gaulle installé à Douala. Ce qui s’ensuit n’est pas une bataille au sens héroïque du terme : c’est quelque chose de plus douloureux, de plus intime. Des Français tirent sur des Français.

De Mitzic à Lambaréné, de Libreville à Port-Gentil, les combats coûtent la vie à plus d’une cinquantaine de personnes. Le Bougainville ouvre le feu, est coulé. Le Poncelet tente de torpiller un croiseur britannique, est grenadé, sabordé. Son commandant coule bravement avec lui. Le 10 novembre, Libreville tombe. Le 12, Port-Gentil se rend sans combattre.

Et Georges Masson, le gouverneur vaincu ? Il se pend dans sa cabine, au retour. Épuisé, désespéré, consumé par le poids d’avoir choisi le mauvais camp, ou d’avoir trop longtemps cru qu’il n’y en avait qu’un seul.

Un mur pour les anonymes

Le «Mur des Souvenirs» ne célèbre pas la victoire des uns sur les autres. Son texte fondateur est, à cet égard, d’une clarté désarmante : si des figures comme Leclerc, Koenig, Dio, d’Argenlieu ou Parant y sont associées, «l’hommage s’adresse surtout aux anonymes, héros silencieux de ce conflit» : tirailleurs africains et européens, marins, aviateurs, médecins, civils des deux camps, tous ceux dont l’histoire retient rarement par leur nom.

Loin de glorifier la guerre, le monument se veut lieu de mémoire, de transmission et de réconciliation. Un espace ouvert, face à l’océan, conçu pour que les générations futures sachent ce qui s’est joué ici, et pourquoi cela comptait infiniment au-delà des rives du Gabon.

Quatre-vingt-cinq ans après les combats du pont de Gué-Gué, Libreville a posé, entre ciel et mer, la seule question qui vaille vraiment : qu’avons-nous fait de ceux qui sont morts ici, de quel côté qu’ils aient combattu ?

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